Les caméléons, la famille des chamaeleonidés.

Squamates – Toxicofères – Iguaniens – Acrodontes – Chamaeleonidés.


Tout le monde sait ce qu’est un caméléon. Du moins, à l’évocation de ce nom tout le monde pensera immédiatement à un lézard capable de changer de couleur, qu’on croirait avoir été aplati dans un étau, avec une langue qui semble sans fin, des étranges yeux comme montés sur des roulements à billes, des pattes en forme de pince et se déplaçant d’une démarche saccadée. Alors en effet, on vient là d’énumérer les grandes caractéristiques des Chamaeleonidés, des lézards à nulle autre pareil !

Bien qu’ils fassent partie du groupe des Toxicofères où la fonction venimeuse est apparue, les caméléons ne sont en rien venimeux, les glandes sécrétrices de protéines proches du venin comme chez les varans sont totalement atrophiées mais les gènes qui ont permis à leurs ancêtres de les développer sont toujours là. Les caméléons sont des Iguaniens et proches cousins des agames, avec qui ils forment le groupe des acrodontes, nommé ainsi à cause de la manière dont leurs dents sont attachées à la mâchoire, par opposition aux pleurodontes : les iguanes et assimilés. La famille des chamaeleonidés est scindée en deux sous-familles : les chamaeleoninés et les brookesinés, cette dernière sous famille comprenant des espèces naines qui mesurent en général moins de 10 cm (15 cm pour les plus grandes).

Les plus grands caméléons mesurent plus de 50 cm de longueur totale, le Caméléon casqué du Yémen (Chamaeleo calyptratus), le Caméléon panthère (Furcifer pardalis), Furcifer oustaleti ou encore l’impressionnant Trioceros melleri en font partie. La plupart des autres espèces mesure 15 à 25 cm queue comprise. Mais on trouve aussi de très petites espèces, notamment dans la sous-famille des brookesinés qui mesurent parfois moins de 5 cm. Brookesia micra est considéré comme l’un des plus petits reptiles du monde, ne mesurant que 2,2 à 2,9 cm. Ces minuscules caméléons vivent sur la litière forestière, à même le sol, parmi les feuilles mortes. Ils sont bruns, munis d’une queue courte et vu leur camouflage et leur petitesse, ils passent souvent inaperçus ! Ainsi, Brookesia micra n’a été découvert qu’en 2007. De nombreuses nouvelles espèces ont été décrites ces dernières années : entre 2010 et 2015, 20 espèces ont ainsi été décrites, essentiellement dans les genres Rampholeon et Brookesia. Il s’agit souvent de sous-espèces qui, après études, se sont avérées être des espèces à part, dans d’autres cas les chercheurs se sont aperçues que des populations d’espèces déjà connues étaient des espèces distinctes, mais il y a aussi de véritables découvertes d’espèces inédites en particulier dans les forêts du nord de Madagascar ou en Tanzanie.

 
Brookesia micra… adulte !
S
ource: Wikimedia commons - Frank Glaw, Jörn Köhler, Ted M. Townsend, Miguel Vences - Glaw F,
Köhler J, Townsend TM, Vences M (2012) Rivaling the World's Smallest Reptiles:
Discovery of Miniaturized and Microendemic New Species of Leaf Chameleons (Brookesia)
from Northern Madagascar. PLoS ONE 7(2): e31314.

Tout comme les agames, les caméléons sont des reptiles de l’Ancien Monde, aucun ne vit en Amérique… Du moins pas à l’origine car on trouve des caméléons casqués du Yémen en Floride, échappés ou relâchés de chez des particuliers. La répartition, comme le nombre d’espèces de caméléons sont plus limités par rapport aux agames. On compte un peu plus de 200 espèces de caméléons, contre 480 espèces d’agamidés. La quasi-totalité vit en Afrique et notamment dans les forêts d’altitude d’Afrique centrale et de l’est, ainsi qu’à Madagascar que l‘on peut vraiment qualifier d’île aux caméléons (plus de 40% des espèces vivent sur cette île) ; alors que les agames ont poussé leur expansion jusqu’en Australie. Quelques  espèces vivent dans les îles de l’ouest de l’Océan indien (Comores, Seychelles) ainsi qu’aux Mascareignes dont La Réunion qui abrite le grand Furcifer pardalis, introduit par l’Homme au début du XIXème siècle et s’y développant très bien. Du côté des brookesinés, les « nains » de la famille, une partie vit en Afrique de l’est (Rampholeon, Rieppileon), l’autre à Madagascar (Brookesia). Rares sont les espèces vivant en dehors de l’Afrique et des îles occidentales de l’Océan indien. Le caméléon dont nous parlions juste avant, le casqué du Yémen vit… devinez où ? Au Yémen ! Plus précisément sur la côte sud est ouest de la péninsule arabique. Le sud de cette péninsule abrite aussi Chamaeleo arabicus. Ce sont les rares espèces eurasiennes avec le caméléon commun, Chamaeleo camaeleon qui vit également au sud de l’Europe. Chamaeleo zeylanicus, lui, vit à l’extrême sud-ouest de l’Inde et au Sri Lanka et fait figure d’exilé.


Chamaeleo calyptratus et son impressionnant casque

Les caméléons sont principalement arboricoles. Ils ne se rendent presque jamais au sol, sauf les femelles quand elles pondent et encore, vu que certaines espèces sont vivipares, elles ne se donnent même pas cette peine. Ces lézards sont parfaitement adaptés à la vie dans la végétation, ils sont capables de se déplacer de manière parfaitement stable sur de très fines branches grâce à leurs doigts puissants, fusionnés entre eux, formant une pince. Leur queue préhensile (sauf chez les brookesinés), enroulée en spirale quand elle est au repos, permet aussi de saisir les branches et de stabiliser le lézard. Alors que la plupart des reptiles possèdent des pattes orientées de côté, celles des caméléons sont placées à la verticale et leur permettent de soulever leur corps sans effort et sans que le ventre ne touche la branche.

Ils habitent surtout les milieux tropicaux humides, de plaine mais aussi de montagne où les températures sont parfois très fraiches la nuit. Quelques espèces sont néanmoins inféodées aux zones plus sèches (mais toujours riches en végétation) comme le caméléon commun, le caméléon casqué du Yémen, le caméléon africain (Chamaeleo africanus) ou le caméléon du Namib (C. namaquensis) qui vivent même dans les zones arides et se déplacent souvent au sol vu que les buissons qui les abritent sont souvent éloignés les uns des autres.


C. namaquensis capturant une proie au sol

Leur coloration leur procure un bon camouflage, tant pour ne pas se faire repérer de leurs proies que de leurs prédateurs. Mais contrairement aux idées reçues, les caméléons n’imitent pas totalement leur environnement, leur capacité de changer de couleur est certes spectaculaire, mais limitée : un caméléon posé devant une tapisserie à fleurs ne va pas imiter ces motifs, heureusement d’ailleurs, parce que ce serait d’un kitsch ! D’autant que les changements de couleurs sont surtout influencés par d’autres facteurs que le décor environnant et n’ont pas toujours pour but de se camoufler : le stress, l’humidité, la chaleur, l’excitation notamment quand deux mâles se rencontrent où là, du coup, il s’agit de se faire voir ! Toutefois, tous les chamaeleonidés n’ont pas cette capacité, les brookesinés notamment ne change pas ou très peu de coloration.

Les caméléons sont solitaires et territoriaux, en particulier les mâles qui, lorsqu’ils se rencontrent, passent d’abord par une phase d’intimidation en arborant des couleurs vives et voyantes, puis en ouvrant la gueule, grossissant leur corps pour se faire impressionnant. Si l’un des deux n’abandonne pas, c’est le combat qui peut être brutal. Se battant à coup de morsures, face à face sur une branche, chacun essaie de faire fuir ou chuter l’adversaire. Les espèces possédant des cornes s’en servent lors de ces combats, mais pas pour s’embrocher ; en effet, les cornes permettent de se battre sans pour autant s’infliger de cruelles blessures comme c’est le cas en cas de morsure : les cornes permettent aux protagonistes de se battre en maintenant une distance de sécurité. C’est d’ailleurs un principe assez commun chez les animaux : les combats à coup de cornes ou de bois provoquent souvent moins de blessures que les combats à coup de morsures.

Mâle Trioceros jacksoni.

La physionomie des caméléons est tout entière consacrée à la chasse. Mais une chasse particulière : le caméléon est un sniper ! La chasse débute par une déambulation lente et saccadée sur des branchages. Avec sa queue préhensile, le caméléon se stabilise en agrippant les branches, cette queue est une cinquième patte. Sa démarche saccadée lui permet de ne pas se faire remarquer, aidée par sa coloration qui le camoufle dans la végétation. Il ne se s’agit pas seulement d’imiter le vent dans les branchages, mais aussi de se déplacer d’une manière peu naturelle, qui ne ressemble pas à un déplacement linéaire habituel, les proies ne se méfient alors pas. Ses yeux regardent partout, ils cherchent une proie certes, mais aussi d’éventuels prédateurs et autres dangers sans avoir besoin de bouger la tête et donc, sans se faire repérer. Les caméléons ont une très mauvaise audition, n’entendant que les bruits graves. Mais leur vue est particulièrement bonne, ils perçoivent les couleurs ainsi que les ultra-violets comme d’autres lézards. Leurs yeux possèdent un plus grand nombre de cellules photorécéptrices que ceux des humains, alors qu’ils sont plus petits. Toutefois, il s’agit presque uniquement de cônes, ces cellules efficaces pour voir les couleurs certes, mais qui ont besoins de lumière. Les bâtonnets, ces cellules qui permettent  de voir la nuit, sont très peu nombreuses, les caméléons ne voient quasiment rien la nuit. La vision stéréoscopique qui permet de voir en relief et donc d’apprécier les distances n’est possible qu’avec les deux yeux regardant au même endroit et la fusion dans le cerveau des images produites par ces deux yeux : c’est le principe des caméras 3D, et de nos propres yeux qui effectuent naturellement cette vision stéréoscopique. Chez le caméléon elle ne fonctionne que quand il dirige ses yeux vers l’avant. Une expérience consistant à masquer un des deux yeux de caméléons captifs a montré qu’ils étaient devenus presque incapables de faire mouche, mais ils se sont adaptés puisque le taux de réussite dans la capture d’une proie est passé à 20% le lendemain et à 50% au bout de 4 jours. Ainsi, un caméléon borgne peut s’adapter et survivre. Leur odorat est moyen, ils ne pratiquent pas la vomérolfaction (capture d’odeurs par la langue) car leur organe de Jacobson est inopérant, les caméléons ont donc sacrifié tous leurs autres organes des sens au profit de la vue et de la langue qui n’est qu’un organe de capture.
Patte de caméléon.

Une proie est repérée sur une branche. Il s’agit de s’en approcher discrètement. Une fois à distance de tir, le caméléon fait pivoter ses yeux articulés vers l’avant pour obtenir une vision en 3D. Puis, il projette sa langue vers la proie pour la saisir et la ramener vers sa gueule. En général, les caméléons ne ratent pas leur coup, si elle s’échappe c’est souvent au moment de l’approche, mais une fois que le caméléon dégaine : c’est fini.

Cette fameuse langue peut-être aussi longue que le lézard ! On la qualifie souvent de collante, mais sa viscosité certes importante n’est pas le seul phénomène qui permet l’adhérence surtout quand il s’agit de saisir de grosses proies. Au contact de la proie, la langue change de forme et se comporte comme une ventouse, le pouvoir de succion maintient la proie. La langue frappe vite, jusqu’à 1500 m/s, une vitesse de 96km/h a été mesurée chez Rampholeon spinosus qui atteint sa proie en 20 millisecondes. A noter que la vitesse de la détente demeure élevée même quand la température de l’animal est basse. Pourtant, c’est un muscle et le caméléon est un ectotherme : sa température corporelle dépend de la température externe et des sources de chaleur comme le soleil. S’il fait frais, ses muscles ont du mal à fonctionner, mais pas sa langue qui met en branle essentiellement des phénomènes mécaniques opérationnels même à basse température. Vous aurez compris que les caméléons sont uniquement insectivores et sont de gros mangeurs.

 

F. pardalis qui dégaine...

Fait typique chez les iguaniens et particulièrement prononcé chez les caméléons, les mâles sont plus grands que les femelles, souvent plus colorés et dans certains cas, ils possèdent différents « ornements » plus développés voir présents uniquement chez eux. T. montium possède par exemple une crête sur le dos et la queue ainsi que trois cornes sur le crâne. Les espèces du genre Trioceros possèdent de véritables cornes sur la tête, de une à quatre, qui poussent tout au long de la vie, formant des anneaux de croissance. Autre curiosité, celle du mâle Chamaeleo xenorhinus dont le nom trahit la particularité : une grosse protubérance au nouveau du nez en forme disque. Pareil pour Kinyongia fischeri dont la protubérance nasale ressemble à une pomme de pin épineuse. Chez les espèces du genre Kinyongia, ce sont des excroissances couvertes d’écailles.

Les mâles ne sont pas vraiment des tendres, le féminisme n’a pas encore fait écho chez les caméléons ! Les accouplements sont brutaux et parfois, le mâle blesse sérieusement la femelle. La majorité des caméléons sont ovipares, mais quelques espèces sont vivipares notamment celles vivant en montagne comme T. jacksoni.

Le nombre d’œufs est parfois important, la mortalité juvénile aussi ! La gestation et la ponte sont de véritables épreuves, les femelles déposent parfois plusieurs pontes dans l’année et en sortent très affaiblies. L’incubation est longue, si elle dure en général 2 à 3 mois chez les agames et beaucoup d’autres lézards, elle peut durer plus de 6 mois chez les caméléons. Chez certaines espèces, l’embryon observe une diapause, son développement cesse durant plusieurs mois, en général à la saison sèche afin d’éclore lors de la saison humide. Les juvéniles grandissent très vite, chez Furcifer lateralis, la maturité sexuelle est atteinte en seulement 3 mois. Mais il faut dire aussi que l’espérance de vie des caméléons est brève, 2-3 ans pour F. lateralis ou Chamaeleo chamaeleon, 5 ans pour le grand C. calyptratus : vivre vite, mourir jeune !

 

Chamaeleo chamaeleon photographié en Grèce (Photo: Benny Trapp - wikimedia commons)

Beaucoup de caméléons sont populaires en terrariophilie. Bien qu’ils soient protégés par la convention de Washington, le commerce légal et surtout illégal affaibli de nombreuses populations. Mis à part le Caméléon casqué  du Yémen, le caméléon Panthère et celui de Jackson, la détention des chamaeleonidés est soumise au certificat de capacité dès le premier spécimen. On s’étonne en tant que terrariophile de constater que Trioceros jacksoni soit autorisé à l’élevage pour tout un chacun car il fait partie des espèces délicates. En effet, l’élevage des caméléons est difficile voire très difficile. Chamaeleo calyptratus est l’espèce la plus adaptée pour débuter avec ces lézards mais il est fortement conseillé d’avoir déjà une solide expérience de l’élevage des lézards en général avant de se lancer. D’autres espèces ont des exigences en matière de température et d’éclairage très particulières, avec par exemple un besoin de forte baisse de la température la nuit. Ce sont aussi de gros mangeurs qui supportent mal le jeun, leur durée de vie est courte, la croissance des jeunes rapide, les erreurs en matière d’alimentation ou de détention se paient très vite et très cher !

Beaucoup d’espèces sont menacées : avec la déforestation, le commerce du vivant est une des principales menaces. La valeur de certaines espèces pousse les habitants à piller leur patrimoine naturel. La fragilité des caméléons fait que très peu d’animaux arrivent en vie en Europe, qu’ils y aient été importés légalement ou non. En Afrique du nord et au Moyen-Orient, C. chamaleeon est encore vendu aux touristes comme animal de « compagnie » au même titre que les petites tortues grecques. C’est totalement interdit et alimente le pillage de la faune locale, mais c’est monnaie courante sur les marchés et autres « attrape-touristes ». Evidement, les vendeurs vous diront que c’est légal mais passé la frontière, la peine encourue est lourde… et bien méritée !

Vidéos :
Vincent NOËL – http://tiliqua.wifeo.com
Publié le 30 décembre 2016.
ISSN 2118-5492
Cet article est libre de diffusion à condition de mentionner son auteur et le site d’origine.

 



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