Les varanidés : classification, morphologie…


Vincent Noël.  Avril 2016.


 
Un varan est un lézard de la famille des varanidés : jusque-là c’est simple. Cette famille fait partie du groupe des anguimorphes qui comprend plusieurs familles de lézards assez dissemblables puisqu’on y trouve aussi les anguidés dont fait partie l’orvet (Anguis fragilis), ce fameux petit lézard sans pattes que l’on confond souvent avec un serpent.

La famille des varanidés comprend 79 espèces (au 1er avril 2016). Tous sont inclus dans le genre Varanus créé par Blasius Merrem en 1820. Le genre Varanus est masculin et en vertu du sacro-saint code de nomenclature zoologique, il faut accorder le nom de l’espèce à celui du genre. C’est le cas de toutes les espèces sauf une : Varanus brevicauda qui est au féminin Harold G. Cogger, en 2014, dans sa septième édition de la référence en matière d’herpétologie australienne : « Reptiles and Amphibians of Australia » (1 032 pages !) rectifie cette erreur en nommant cette espèce Varanus brevicaudus, et qui est repris par la reptile-database. Cette modification étant récente, il faudra plusieurs années pour voir le –us remplacer le –a, V. brevicauda étant encore largement utilisé. D’autres taxons comme V. bitatawa finissent en –a, néanmoins, il s’agit là de la transcription exacte du nom « bitatawa », le nom local de ce varan. Reste Varanus glebopalma – son nom faisant référence aux marques noires sur les pattes – ne devrait-il pas être nommé V. glebopalmus ?  Non, Cogger le maintien sous V. glebopalma… je laisse les vrais spécialistes nous donner la réponse…

La famille des Varanidae fut créée par John E. Gray en 1827. Si cette famille ne comprend qu’un seul genre, ce dernier est divisé en sous-genres, une classification initiée par Robert Mertens dans les années 1940 et qui fut modifiée par la suite. Aujourd’hui, 8 sous-genres sont reconnus :

- Le sous-genre Varanus est constitué d’espèces de grande taille originaires d’Australie (Comme V. giganteus, V. varius…), de Nouvelle-Guinée (V. panoptes horni) et des îles de la Sonde (V. komodoensis).

- Le sous-genre Euprepiosaurus comprend de nombreuses espèces au sein de deux groupes principaux : les arboricoles du groupe V. prasinus, souvent brillamment colorés et ceux du groupe V. indicus, plus grands, souvent terrestres mais avec de fortes tendances arboricoles et habitant généralement près des milieux aquatiques d’eau douce ou saumâtres (mangroves). Tous vivent dans le vaste archipel indo-malais et australo-guinéen, depuis les Moluques aux îles Salomon en passant par la Nouvelle-Guinée et l’extrême nord de l’Australie. Ils habitent les forêts et milieux tropicaux humides. Ce sous-genre fait partie des groupes où le plus grand nombre d’espèces et de sous-espèces ont été décrites ces dernières années et en renferme sans doute d’autres non décrites.

- Le sous-genre Odatria : Composé de petites espèces de moins de 70 cm, à part V. glebopalma qui peut atteindre le mètre et V. tristis tristis qui n’en est pas loin. La plupart d’entre eux vivent en Australie, mais quelques espèces (groupe V. timorensis) vivent en Nouvelle-Guinée et sur quelques îles de la Sonde. La plupart est terrestre ou saxicole (vivent dans les milieux rocheux) même s’il y a des espèces arboricoles (ex : V. gilleni, V. timorensis). Si quelques-unes occupent des milieux tropicaux humides, la plupart vit dans des habitats secs : brousse, savane, désert...

- Le sous-genre Sotatosaurus : On y trouve les espèces du complexe V. salvator : V. salvator sensu stricto, V. cumingi, V. nuchalis, V. marmoratus et j’en passe… Ces varans sont présents depuis l’ouest de l’Inde, incluant le Sri-Lanka, le sud-est asiatique et l’archipel indo-malais. Ce sont toutes des espèces de milieu tropical humide, très liés à l’eau. Ce groupe a fait l’objet de nombreuses révisions ces dernières années et de nouveaux taxons ont été décrits.

- Le sous-genre Philippinosaurus : Se compose de trois espèces omnivores originaires des Philippines : V. olivaceus, V. bitatatwa et V. mabitang. Ce sont trois grandes espèces atteignant voire dépassent 150 cm et vivant en forêt tropicale.

- Le sous-genre Papuasaurus : N’est représenté que par Varanus salvadorii, originaire de Nouvelle-Guinée. C’est une (voire la plus) grande espèce. Il est arboricole et vit en forêt tropicale. Son écologie reste peu connue.

- Le sous-genre Polydaedalus : Regroupe les espèces d’Afrique sub-saharienne plus V. yemenensis de la péninsule arabique. Ce sont des espèces de taille moyenne à grande vivant dans des habitats semi-arides (brousse, savane).

- Le sous-genre Psammosaurus : n’était composé que de Varanus griseus jusqu’à la description de V. nesterovi en 2015. Ce sont deux espèces de 100 à 150 cm vivant dans des habitats secs à désertiques.

 

Le premier varan décrit scientifiquement selon la classification moderne fut le varan du Nil - Varanus niloticus - par celui-là même qui créa cette nomenclature, le suédois Karl Linné (ou Karl Von Linné ou Linnaeus). En 1758, dans la dixième édition de « Systema naturae », il le nomma Lacerta monitor. Toutefois, en 1959, ce nom sera rejeté par décision de la commission internationale de nomenclature zoologique, c’est le taxon  Lacerta nilotica, publié aussi par Linné mais en 1766, qui est reconnu comme le premier synonyme valide de V. niloticus. En 1790, Shaw décrit Varanus varius (sous le nom Lacerta varia). Cette espèce australienne est considérée comme l’espèce type de la famille.

Le nombre d’espèces reconnues va évoluer lentement pour s’accélérer à partir de la fin du XXème siècle et au début du siècle présent. En 1802 et en 1803, le naturaliste F. Daudin, décrit 9 espèces de varans qu’il inclue dans le genre Tupinambis. En 1839, A.-M. C. Duméril et G. Bibron, reconnaissent 12 espèces dans leur « erpétologie générale ». En 1885, G. A. Boulenger en reconnaît 27 et en 1997, l’allemand W. Böhme en recense 47. A partir de cette date, révisions et nouvelles descriptions vont se succéder pour arriver à 79 espèces en 2016. Sur la seule période 2001-2016, 20 nouvelles espèces été décrites, soit plus d’une espèce par an ! La dernière espèce décrite fut Varanus semiotus, début 2016 et d’autres espèces restent à décrire. Les varans réservent donc encore bien des surprises ! A cela s’ajoute les sous-espèces érigées au rang d’espèces à part entière.

L’accroissement du nombre d’espèce est en partie dû à la révision d’espèces dont les sous-espèces ont été érigées au rang d’espèces à part entière en s’appuyant souvent sur la génétique. V. cumingi, par exemple, fut décrite en 1839 comme une espèce puis elle fut placée comme une sous-espèce de V. salvator par Robert Mertens en 1942. Elle redevint une espèce à part entière lors d’une grande révision du complexe V. salvator publiée en 2007 par Koch et al. Il en fut de même pour V. albigularis, auparavant considérée comme une sous-espèce de V. exanthematicus et qui est aujourd’hui une espèce à part entière elle-même divisée en plusieurs sous-espèces.

Il peut aussi s’agir de populations que l’on assimilait à de simples variétés géographiques ou des populations isolées qui en réalité se sont avérées être des espèces à part. Ce fut par exemple le cas avec la description de Varanus sparnus. Ce petit varan, le plus petit de la famille, appartient à une toute petite population  qui était auparavant considérée appartenant à V. brevicaudus, alors détenteur de ce titre de nain parmi les varans. Mais suite à des études génétiques, tout en s’appuyant sur une morphologie légèrement différente et la présence de points noirs sur le corps et non d’ocelles, l’équipe de Paul Doughty (2014) a démontré que cette population est une espèce à part. Etant légèrement plus petit que V. brevicaudus, la nouvelle espèce devient le plus petit des varanidés. La même année, une autre petite espèce australienne, V. hamersleyensis, fut décrite en analysant une population isolée alors attribuée à V. pilbarensis. La génétique est souvent utilisée pour mettre en évidence une divergence suffisamment importante entre deux populations et, par consqéuent, les considérer comme des espèces distinctes.

Des spécimens de nouvelles espèces peuvent aussi dormir au fond de collections de muséums pendant des décennies avant qu’un autre chercheur ne les découvre ou ne les redécouvre. Ces animaux naturalisés font souvent ressurgir l’histoire des naturalistes qui les ont collectés ou conservés ; des histoires parfois tragiques comme celle de P. V. Nesterov, un zoologiste russe travaillant au musée zoologique de Petrograd au début du XXème siècle. En cette sombre année 1914, Nesterov réceptionna des spécimens d’un varan venu du Moyen-Orient et qu’il identifia comme une nouvelle espèce, la nommant Varanus schimkevitchi. Mais il ne publia pas cette description. Les spécimens conservés dans l’alcool furent oubliés. Nesterov continua ses travaux à Petrograd (qui deviendra Leningrad) et ses spécimens furent classés dans Varanus griseus, une espèce vivant dans la même région et fort ressemblante. Nesterov sorti vivant de la première guerre mondiale et de la révolution bolchevique. Il devint un universitaire reconnu. Mais il n’échappa à la terreur stalinienne et mourut en 1941 dans les geôles du NKVD. En 1988, tout le monde avait oublié les travaux herpétologiques de ce savant ainsi que ses varans. Certains zoologistes comme R. Mertens notèrent bien qu’il existe dans la nature des spécimens atypiques de Varanus griseus mais sans pousser plus loin leurs investigations. Wolfgang Böhme, grand spécialiste des varans de l’université de Bonn qui a décrit de nombreuses espèces, se rendit à Leningrad en 1988, peu avant la chute du mur de Berlin et dans une URSS en pleine « perestroïka ». Il tomba sur les varans de Nesterov et remarqua qu’ils étaient différents. Mais il dû attendre 2011 pour pouvoir examiner de près ces spécimens atypiques. En Irak, Willi Schneider pris des clichés de ces varans dans leur milieu naturel et les envoya à Böhme en 2013 et 2014. Avec tous ces éléments, en 2015, un siècle après la découverte de Nesterov, l’espèce est décrite sous V. nesterovi. Une autre espèce décrite par Böhme et Ziegler en 2005, V. zugorum, a dormi 25 ans dans les collections du National Museum of Natural History de Washington D.C. Il est originaire d’Halmahera dans l’archipel des Moluques (Indonésie).
 
Il y a aussi des découvertes totalement inédites d’espèces qui ne furent jamais observées ni collectées auparavant comme V. bitatawa décrit en 2010. Cette bestiole fit sensation car elle mesure tout de même 2 m… Normalement, ça ne passe pas inaperçu ! Et pourtant, il resta inconnu de la science. Originaire du nord-est des Philippines (île de Luzon), c’est un proche parent des deux autres espèces de varans arboricole et frugivores, V. olivaceus et V. mabitang. Comme ses deux cousins, c’est un varan timide et difficile à observer, qui plus est, vivant dans une région très peu explorée des scientifiques. Il était néanmoins déjà connu des Agta et les Olongots, les tribus locales de la région qui le considèrent eux-mêmes comme rare. En 2001, une photographie de ce varan et les dires des locaux nommant ce grand lézard « bitatawa » intriguent les herpétologues qui ne connaissaient pas de grand varanidé arboricole dans la région. Les premiers spécimens qui ont servi à la description (paratypes) ont été collectés en 2005, puis en 2006 et le dernier, le spécimen type (holotype), en 2009.

Enfin, certaines espèces ont été découvertes grâce au commerce animalier, le plus souvent provenant d’Asie du sud-est ou d’Indonésie. Ainsi, au milieu d’un lot d’animaux par exemple estampillés « V. indicus », sont remarqués des sujets différents. Pour peu que la localité de capture soit communiquée, cela peut donner lieu à une description. Ce fut le cas notamment du très beau V. melinus décrit en 1997. Des photographies de cette belle espèce originaire d’Ambon circulaient dans le milieu des exportateurs de Jakarta et des importateurs européens. Le Koenig Museum de Bonn en acquis via le commerce du vivant ce qui a permis la description de la nouvelle espèce ainsi que son étude en captivité. La vie dans la nature de bon nombre de ces espèces est mal connue, parfois les lieux de captures sont trop approximatifs ou erronés et des recherches sur le terrain sont nécessaires… Il arrive même qu’on en sache plus sr l’élevage en captivité d’une espèce que sur sa vie dans la nature !

La taxinomie des varans change régulièrement, un vrai feuilleton ! La systématique est une science vivante et en plein bouleversement, ce n’est en rien une science aussi poussiéreuse que les bocaux des musées. Il est néanmoins  vrai qu’il y a quelques décennies, même les scientifiques pensaient avoir fait le tour du recensement de la biodiversité, aujourd’hui ils savent qu’il y a encore plus à connaitre que de connu. En commençant cet article on était à 78 espèces selon la Reptile-database, puis vint la description de V. nesterovi… On passe donc à 79… Mais, en 2015, l’espèce V. ornatus disparait de la liste des taxons valides. Cette espèce était longtemps considérée comme une sous-espèce de V. niloticus à qui il ressemble beaucoup. Puis il fut considéré comme une espèce à part. Mais en 2015, des études menées par Dowell et al. montrent que les différences génétiques entre V. ornatus et certaines populations de V. niloticus sont très faibles au point qu’ils estiment que V. ornatus est un synonyme de V. niloticus. Dans le même temps, ils montrent que chez V. niloticus, des différences génétiques importantes apparaissent selon les populations, soupçonnant l’existence de plusieurs espèces distinctes. A l’heure actuelle, aucune description n’a été faite de ces espèces. On est donc passé, toujours selon ce célèbre site spécialisé dans la taxinomie des reptiles, à 78 espèces… Mais en 2016 est décrit V. semotus (qui à l’heure où je publie cet article n’est pas encore dans la reptile-database) et on repasse donc à 79 ! Bon euh, les gars ! Pouce !


 



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